Mardi 23 Mars 2021

Corinne Chenu : « Villejean a changé, en mieux »


Corinne Chenu, directrice de la Maison de Quartier de Villejean,depuis 2003 est en retraite depuis le 1er janvier (1). Nous l'avons rencontrée pour son regard sur Villejean. A la fois observatrice et actrice de la vie du quartier, elle donne quelques clés pour mieux le comprendre. Loin du «c'était mieux avant », elle estime « Villejean a changé, en mieux ». Avec modestie, elle évoque aussi quelques actions de la Maison de quartier.


Pour améliorer l'image du quartier, Corinne Chenu suggère : « Organiser des événements importants, attractifs donne envie de venir à Villejean »

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Le métro à partir de 2002 a permis un accès facile au centre ville et désenclavé Villejean.
« Avant les enfants ne voulaient pas aller en ville, au Thabor, par exemple. Ils avaient peur d'être stigmatisés, repérés comme jeunes du quartier. Aujourd'hui, 20 ans après, les jeunes n'ont pas besoin de nous pour aller en ville. Ils se déplacent rapidement, pour aller au lycée, au collège. Le métro a oxygéné le quartier. Mais les habitants du centre-ville et des autres quartiers viennent peu à Villejean. Les Rennais s'y déplacent surtout pour un événement : «c'est l'une des portes que l'on veut ouvrir : il faut donner envie de venir, créer des événements importants, attractifs. »
En référence à sa formation, elle raconte :  « L'urbanisme est une porte d'entrée pour comprendre. Ce quartier des années 1970, dit sensible, a réussi à loger, notamment, des paysans qui travaillent chez Citroën et des habitants des taudis  de la vieille rue de Brest. Ces logements neufs mais malgré tout de mauvaise qualité vont ensuite mal vieillir ». Aujourd'hui de nombreux immeubles ou des espaces publics, comme la dalle Kennedy, sont en cours de rénovation ou auraient besoin d'être rénovés.

Des populations de très nombreuses origines peuplent le quartier, c'est une richesse assure Corinne Chenu : «Le brassage de populations donne quelque chose d'incroyablement énergique».
Un brassage de populations, source d'énergie.
A partir de 2011, avec le développement des communes  péri-urbaines de nombreux habitants quittent Villejean pour la périphérie. « D'où une organisation différente des classes sociales : quand on a les moyens, on va vivre dans un autre quartier, d'abord Le Blosne, ou hors de Rennes dans la première, la seconde ou la troisième couronne ». Pour Corinne Chenu, on peut définir trois catégories d'habitants du quartier :
« Un tiers environ de Villejeannais historiques. Ils ne peuvent pas quitter le quartier à cause la dévalorisation du foncier : le prix proposé pour leur appartement ne leur permettrait pas d'acquérir un logement ailleurs. A peu près un tiers d'étudiants habite près de l'université. Et un tiers de gens fluctuent, avec une forte proportion de gens qui fuient la misère, la violence,  des réfugiés politiques, climatiques. Ils viennent à Villejean, parce qu'ils connaissent quelqu'un, un cousin, un ancien voisin. Ils restent un peu dans le quartier puis partent ailleurs. Pour eux, Villejean devient une zone d'urgence sociale, de transit. Ce brassage de populations donne quelque chose d'incroyablement énergique. C'est formidable le nombre de planètes à l'échelle d'un quartier, avec beaucoup de rencontres et de chances de rencontres. »
La situation économique accentue les difficultés de cette partie de population du quartier.  Corinne Chenu souligne l'importance d'avoir un travail pour tous :
« Pour les quartiers défavorisés, on est dans une situation qui dure. Encore davantage, en période de crise économique et sanitaire. Si les gens avaient du travail, si nous étions en période de plein emploi, le brassage de population se passerait mieux. Pour les jeunes aujourd'hui, il y a très peu de petits boulots. Les situations de tension s'installent, avec par moment des explosions de violence. »
Pourtant, elle ne veut pas stigmatiser le quartier. Villejean ne subit pas davantage de violence que d'autres quartiers. 

Il n'y a pas plus de violence aujourd'hui.
« Villejean n'est pas un quartier plus violent que d'autres. souligne Corinne Chenu. Et il n'y a pas davantage de violence aujourd'hui. Elle est seulement, parfois, plus dangereuse qu'elle ne l'était, voici dix ans.  Cette violence est certes montée en gamme, mais localisée sur la Dalle. Et l'image de la violence dans le quartier est entretenue, par certains médias, des chaînes d'infos en continu ou par les réseaux sociaux.  Avec une surinformation, aucun des événements violents ne nous échappe. Des problèmes sont apparus au cours des dernières années. Le phénomène s'est banalisé. La petite délinquance, le vol à la tire après 23 h, ne sont pas propres à Villejean, c'est vrai aussi en centre ville  Le quartier subit parfois des violences, le plus souvent liées à une économie parallèle, au trafic (armes et drogues). La banalisation du mal gangrène toute la société. Il est difficile de développer un climat d'apaisement quand il y a un goût pour la violence. »
​​Regrettant l'attrait pour les faits divers, même chez les jeunes, elle ajoute :
Malgré l'adversité, quelques personnes arrivent à monter des projets, des associations de soutien pour des femmes  en Afghanistan,  pour aider des gens au Bénin, ou plus récemment l'association Kune... « Notre mission, à la Maison de Quartier, est de les accueillir, de boire un café avec elles, de leur fournir un espace, de faciliter leur travail, de les aider, par exemple à monter un dossier de subvention. Nos missions sont humbles, pas très reconnues »

"Les gens n'ont pas toujours envie de se mélanger"
Ne pas toujours  vivre ensemble
Le « vivre ensemble » dont certains se gargarisent n'est pas toujours la solution. Corinne Chenu explique :
« Vivre ensemble, vivre en paix et coexister, il faut y tendre. Mais coexister ne veut pas dire vivre toujours ensemble. On peut aimer beaucoup de monde, mais on ne peut pas vivre avec tout le monde, dans nos vies personnelles.  Des associations se constituent en « chapelle ». Pourquoi pas ? Plus les gens sont à l'aise, bien dans leurs baskets, moins ils  seront gênés par d'autres chapelles.  Entre communautés, entre générations, les gens n'ont pas toujours envie de se mélanger et c'est normal. Corinne cite un exemple. Les anciens de la maison de retraite n'ont pas envie d'être toujours bousculés par des petits qui vont leur courir dans les pattes. Ce sera possible, un moment, quand des passerelles auront été jetées pour créer ces liens. C'est un aboutissement, pas un but ».
L'image vaut aussi pour d'autres groupes. Pour faire se rencontrer des habitants de différentes origines, il faut créer des occasions. La Maison de Quartier sert à ça ! Corinne Chenu évoque les ateliers « cuisine », aujourd'hui arrêtés :
« Des anciens allaient faire le marché le vendredi matin et préparaient ensuite un repas. Des femmes d'origine africaine, maghrébine,  se sont ensuite greffées à ces ateliers. Certaines d'entre elles, on ne les voyait jamais avant. C'est un travail de longue haleine pour rompre le communautarisme. A mon avis, le rôle des associations est de plus en plus important. Il ne faut pas avoir peur du communautarisme mais être toujours vigilant. Il faut chercher des signes qui montrent des partenariats possibles avec des associations, entre associations. »
. Corinne Chenu cite Jean Dausset (2) « La diversité des cultures est une richesse inestimable, à préserver jalousement. Pour que la diversité persiste, il faut que les cultures restent vivantes, susceptibles d'évolutions au contact des autres. Le folklore est une culture pétrifiée. »
 

Les événements permettent des rencontres.
Créer des événements
Pour faciliter les rencontres et les échanges, à la fois entre les habitants de Villejean et avec les autres Rennais, créer des événements constitue un atout. Parmi les initiatives récentes, Corinne Chenu cite « les 10 ans de Médiapart », en novembre 2018, ou « La Pérille mortelle » en mars 2020.
« Nous avons la mission de ne pas empêcher les chapelles, dans des limites laïques, en créant des événements où les gens vont se côtoyer. Même si c'est difficile à cause de la puissance toxique de certaines minorités, fascisantes ou religieuses ». 
Pour elle le rôle d'un équipement de quartier est très important pour la vie des habitants, même si ses actions ne sont pas spectaculaires : « La Maison de Quartier fait de la broderie, de la dentelle, des actions minuscules mais essentielles ».

Jean-François Bourblanc

(1) Corinne Chenu a assuré l'intérim pendant un mois et demi du début janvier à la mi-février. Élodie Davoust a pris le relais depuis le 16 février.
(2) Jean Dausset, immunologue français (1916-2009) dans Le Courrier de l'Unesco « La crainte de la différence » (septembre 1986)

L'ex directrice de la Maison de Quartier confie : «Nos missions sont humbles, pas très reconnues »
Corinne Chenu « un pur produit de la formation continue »
Bretonne, originaire d'Inzinzac-Lochrist (Morbihan), la commune des Forges d 'Hennebont, Corinne Chenu a baigné très tôt dans les mouvements d'éducation populaires : Francas, Foyer laïc d'Hennebont. Études au Lycée Dupuy de Lôme (Lorient). Elle arrête l'école et part vivre un an en Angleterre. Elle souligne : « Je suis un pur produit de la formation continue. »
Elle a travaillé comme  dans les Alpes du sud comme gérante d'une association d'artisans et paysans, puis dans l'industrie du textile  en région parisienne avant de tenter de revenir en Bretagne.
En  2001 reprise des études en économie (Rennes1) et contrôle de gestion, tout en travaillant à mi-temps dans l'événementiel : elle navigue entre Rennes et Paris. Puis en 2011 : Master Économie et Gestion publiques, développement local.
Elle arrive à la Maison de Quartier de Villejean en novembre 2003, comme adjointe de direction. Elle est nommée directrice en 2012. Ce travail pendant 17 ans lui permet une « adéquation entre ses valeurs et sa profession»

Une maison au centre du quartier
La Maison de Quartier propose des activités aux différentes catégories d'habitants du quartier : enfants, jeunes, adultes. Comme la Maison verte, elle est gérée par l'association Rencontre et Culture. L’équipe réunit une vingtaine de professionnels salariés,  auxquels s'ajoutent une vingtaine  d'intervenants pour des disciplines très variées.